dimanche 11 janvier 2015

LUC LEFORT : SCULPTEUR DE LA COMPASSION (Hugues Bourgeois)

Luc me dit, c’est là, en ouvrant une porte sur la gauche. Une douzaine de créatures, de forme humaine, sont présentes, debout, contre les murs de cette pièce presque vide. Une seule et longue table est dressée au centre. Pour éviter les créatures, j’y accroche mon regard. Je me rapproche de la table pour y prendre appui.  Sur la table, deux fœtus hydrocéphales, l’un livide, l’autre bleu, attendent qu’on les prenne dans les bras. Par goût de la couleur, je pris le bleu. Mon geste paternel m’apporte courage et réconfort pour me rapprocher des créatures. Certaines sont plus grandes que moi. Avec l’un des leurs dans mes bras, je ne risque plus rien. En ralentissant mon pas, je les dévisage, je les touches, j’entre en contact avec tout leur être. Luc m’explique les secrets de leur fabrication, comme dans un texte biblique. J’imagine alors une installation extérieure, un Eden, mais ces sculptures sont fragiles et doivent rester à l’intérieur.
Les hasards de la vie proposent des connexions. Je rentre d’Hiroshima. Et je vois alors dans ces sculptures des survivants de la bombe. Des hibakusha. Et je vois l’effet du flash sur ces orbites aveugles, l’effet du souffle sur ces éventrations, l’effet de la chaleur sur ces chairs qui coulent comme de la cire.  Et je vois aussi de la stupeur dans leurs bouches, voyant l’horreur instantanée qui se passe sous leurs propres yeux. Il me fallait peut être ce temps de réflexion personnelle pour comprendre ce lien fort que j’éprouve face à ces sculptures, et qui n’est probablement pas étranger, ni à mes choix professionnels, ni à mon goût pour la peinture expressionniste. Et c’est donc une véritable compassion qui me submerge, car leurs souffrances, multiples, visibles, les transcendent en humains véritables et  vivants. Ils me regardent eux aussi et la compassion est alors partagée. Nous avons pu, eux et moi, changer de place.
Et c’est là le point : ces sculptures nous renvoient à l’une des pertes les plus radicales de notre société, la perte de la compassion. Sans compassion, comment alors supporter cette souffrance ?
Certains rejettent donc ces sculptures ne comprenant pas que ce sont les restes de leur propre humanité qu’ils rejettent. Face à ces sculptures, il faut lâcher prise, accepter des émotions que nous refoulons. Il faudrait presque fermer les yeux et seulement les toucher…
Luc a ce don rare de pouvoir créer une sculpture génératrice de compassion, et il nous tend le miroir que nous fuyons, et ainsi nous démasque malgré nous.

jeudi 8 janvier 2015

MARC HELIES : LE RÉVOLTÉ (Valérie Auriel)

photo Valérie Auriel
Marc Helies
Deux visions de l’enfer. L’une insoutenable et révoltante. L’autre fantastique et fantasmagorique. L’artiste Marc Héliès ne recherche jamais la facilité. Et tant pis, si ses dessins peuvent choquer ou dérouter ! 
Dans sa série des Gueules cassées, il dénonce les horreurs de la guerre en traçant le portrait des rescapés de la Première Guerre mondiale. Les visages effroyables saisissent le spectateur comme une gifle. 
Ils rappellent que la guerre, qui nous semble si abstraite aujourd’hui, reste un cauchemar absolu, l’enfer sur terre. L’artiste, qui est issu d’une famille de militaires, a pris pour arme le stylo-bille et le papier calque. Il s’inspire des photographies conservées aux archives de l’hôpital du Val-de-Grâce. 
Marc Héliès accole ses dessins translucides aux pages de livres pacifistes, allemands et français, alliant les mots et l’image, le verbe et la chair. À l’ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque, Le Feu d’Henri Barbusse, Orage d’acier d’Ernst Jünger viennent appuyer la révolte du dessinateur.

Dans une autre série de dessins que Marc Héliès travaille en parallèle aux Gueules cassées, l’artiste évoque de manière plus littérale l’enfer. 
Déclinant le thème de la Tentation de Saint-Antoine, il peint les visions provoquées par le Diable pour éprouver le saint homme. Griffant toujours le papier avec ses stylos, Marc Héliès a commencé à dessiner sur les pages du livre du même nom de Flaubert, puis il a abandonné ce support pour aborder de plus grands formats sur papier vergé.
Cette série est l’occasion pour l’artiste de confronter techniques abstraites et figuratives dans un même dessin. Le visage du saint n’est parfois qu’une tache de couleurs, une pelote de traits anarchiques. Les visions imaginaires sont quant à elle bien concrètes, d’une vérité naturaliste. Marc Héliès inverse notre grille de lecture. Où est la réalité, où est le rêve semble ainsi se demander l’artiste.


mercredi 22 octobre 2014

COMMANDEZ VIVRE L'ART MAGAZINE N°2

Merci à Eric Meyer pour son projet de couverture pour le deuxième livre des articles publiées dans notre blog Vivre l'Art Magazine depuis la sortie du premier livre
Cela fait maintenant trois ans que nous avons lancé le blog « Vivre l’Art Magazine ». Un blog d’art actuel pour dire nos rencontres, nos coups de cœur. Près de 150 articles qui ont reçu au total près de 55.000 visites et ce, simplement du bouche à oreille, sans campagne de communication.
En septembre 2013 nous avions publié un premier livre des articles parus. Devant l’accueil plus que chaleureux fait à ce premier livre, nous avons décidé de faire paraître ce deuxième livre.
Nous vous proposons dans ce deuxième opus 34 artistes. Des textes de Yannick Lefeuvre, Thierry Gaudin, Sandra Detourbet, Christian Noorbergen, Arthur Haase, Hugues Bourgeois, Eric Meyer, Stéphane Arrondeau, Michel Foucault et Lucien Ruimy.
Les artistes que nous vous présentons sont des travailleurs acharnés de leur art, ils sont une partie du tissu artistique de notre société. Ce sont les fleurs sensibles qui captent toutes les émotions de notre monde. Faites-leur un bon accueil.
                                                                                                              Lucien Ruimy

Les artsites présentés : Arrondeau Stéphane, Art de rue, Bandrier Florence, Baranek Anna, Basseville Édith, Bihoreau Willy, Blondeau Xavier, Boulay Sarah, Carlotta, Chauchereau Alexandra, De Saint Rémy  Albane, Detourbet  Sandra, Eguizabal Amaya, Favre Nicolas, Gasiorowski Nicolas, Héraud Corinne, Lachize Christophe, Laloy Pascal, Lemerle Élodie, Lesaffre Laetitia, Marieff, Moriwaki Glen, Palombit Marie-Christine, Paumelle Sandrine, Roty Michel, Ruimy Lucien, Saintonge Romain, Sandillon Élisabeth, Silveberg Djan, Stadnicka Fabienne, SylC, Temim Michel, Tsurudome Naoko, Von Wrede Elisabeth.


Souscription
Vous avez la possibilité de commander le livre avant parution et de bénéficier d'un prix réduit de 27 € (au lieu de 30€) ou d'avoir des exemplaires gratuits.

Les frais de port sont offerts.
pour souscrire cliquez sur le lien suivant :
http://www.lelivredart.com/vam2.html

lundi 13 octobre 2014

GERALD MAINIER : LA FLUIDITE PICTURALE (Hugues Bourgeois) « Ach wie flüchtig, ach wie nichtig… » cantate BWV 26 (Ah ! combien fugitive, ah combien vaine est la vie de l’homme…)

Parler de la peinture de Gérald Mainier ne va pas de soi. Pour l’avoir rencontré, l’engagement et la sensibilité forcent le respect. Le choix des mots est difficile. J’ai choisi de parler de cette toile avec laquelle je vis depuis quelques années.
L’humanité du sujet s’impose sans que la technique picturale interfère, la toile est toute entière dédiée à donner vie au sujet, sans aucune complaisance, avec une économie de moyens, notamment chromatiques. Deux notions reviennent, force et fragilité. Cette force de l’homme de foi, de l’homme sans toit, ceux qui vivent de rien, et qui plantent leur regard dans le vôtre, en y injectant une dose de spiritualité ou de précarité.
Cette toile nous interroge à la croisée des chemins d’une société clivée. Elle questionne aussi sur la foi, ce en quoi nous croyons, jusqu’où sommes nous prêts à aller. Là, la peinture puise sa force dans la gamme des bruns sombres qui convoquent le saint extatique d’une toile espagnole, et dans l’instantané d’un déséquilibre, de cette tête en arrière, inclinée sur la gauche les yeux mi clos. La fluidité de la touche m’évoque la terrible photo de ce militant cambodgien tué d’une balle dans la tête à bout portant. Aujourd’hui, la violence sociétale a pris le pas, et cette toile nous rappelle que dans cette société, malgré tout, nous sommes fragiles, emportés dans le torrent de la vie, « Ach wie flüchtig, ach wie nichtig… 

La peinture continue après la mort de cet homme fragile qui n’est plus qu’un crâne en équilibre instable, dérisoire, posé à l’envers sur son sommet, et puis le calcium se dilue sur la toile, étape ultime de la disparition. Alors, après cette gravité de l’être, il est aussi le peintre de grands formats où il célèbre la nature et la couleur du Jura, terre de cascades et de rivières. Et là, l’humanité a disparu, ou plutôt n’est pas encore apparu. Ce sont des toiles pleines de couleurs et de silences d’un monde à recréer.


jeudi 25 septembre 2014

STÉPHANIE LUDET : L'INFLUENCE QU'UNE OEUVRE APPORTE DANS LA VIE DE L'ARTISTE (Sandra Detourbet)

Chez Albert Marquet, la lumière est un facteur décisif pour ses mouvements géographiques. C’est à Lodève, lors d’une rétrospective sans précédent que j’ai pu distinguer nettement les peintures de Sète de celles peintes en Algérie ou de celles peintes à Paris.
Il en va de même pour les autoportraits de Schoenberg que le compositeur effectua dans le délire de la souffrance. Exorcisant une trahison insoutenable, cette série m’a frappée par la profonde nécessité d’apaisement d’un tourment insurmontable.
Si je pense à ces deux hommes particuliers devant les dernières peintures de Stéphanie Ludet, c’est qu’ il en va de même pour le parcours géographique et sentimentale de cette artiste.
Son œuvre porte sa vie.
Son enracinement pictural renoue une immense fragmentation. Chez cette peintre, le voyage est total. Tant par la trace évidente d’un héritage européen, emprunt de figures ferventes aux courbes préraphaélites, que par l’imprégnation culturelle qu’engendre chacun de ses voyages. Dés sa prime enfance, il était rare quelle séjourne plus de 3 années consécutives dans un même pays. Et cet enchantement s’est poursuivi, au delà de son enfance. Cette « Madre » aux passions rupestres est accompagnée de sa famille aux 3 visages, 1 père et 2 filles. Nous les retrouvons ici imbriquées par un philtre indescriptible dans un registre sculptural remontant à la nuit des temps ...
Je prends le temps suffisant, je prends le recul nécessaire pour me plonger au cœur de la vie, celle d’une artiste sans demie mesure et dont l’appétit et la vitalité me terrasse.
Son tout premier atelier et seul véritable point d’encrage, je l’avais découvert au premier étage d’un mas perdu au fin fond des Cévennes. Une belle pièce en désordre. Un désordre retrouvé intact d’été en été tout le temps de son enfance et adolescence. Une petite boîte verticale en bois y présidait. Elle abritait quelques objets sans valeurs où seule la disposition m’invitait à la rêverie. Cet autel fût le premier indice.
Permettez-moi de vous indiquer deux ou trois choses que je sais d’elle. Stéphanie Ludet est peintre. Stéphanie est une peintre honnête :

Chaque nouvelle destination géographique devient le début d’une lente gestation.

À chaque pays une mue reptilienne.
Que dire d’autre ? L’identité? Le présent.
Son passage à Kinshasa au Congo avait laissé apparaître des corps massacrés, des sculptures aux formes humaines tâchées de rouge jonchées sur le sol. Il y aura aussi toujours des visages. Puis autre chose, une histoire, celle que chacun se racontera, une histoire différente chaque jours.
... Il y avait eu en Asie des laques perdues dans un transport aérien, aujourd’hui nous sommes en septembre 2012 quand Stéphanie Ludet libère sa pensée, laissant apparaître l’éternel, l’altérité, l’autobiographie sans titre : « Une femme dans un corps bleu » une histoire ouverte à soi ou à l’autre soi, l’autre, celui ou celle que nous aurions été si le passé et le futur s’unissait pour le présent. Voici désormais plus de 2 années écoulées à Lima où nous pouvons assister à une gestation frénétique, celle d’une femme profondément épanouie.