lundi 22 septembre 2014

MES ERRANCES (Sandra Detourbet)


Crédit photographique (Sandra Detourbet et Philippe Béranger)

"Le sacré ayant parcouru le chemin qu'il avait à suivre, sans retour à la case départ, il me laisse rêveuse car il renvoie à quelque chose de ressemblant à mon intuition. Certes on ne peut pas penser ailleurs que dans son temps et "ces temps-ci" se penseront toujours dans une forme mythique de la genèse.
 J'explore la genèse des croyances au travers des histoires inventées: les mythes, les récits et la poésie. Il y a deux vieux rêves que je découvre après tous ceux qui me précèdent. Le premier s'apparente d'avantage à un souvenir possible. Les premiers hommes vivaient des nuits longues et froides. Dans le silence de leur langage, aveugles dans leur obscurité, ils vivaient profondément. Certains instants me rappellent à ces ténèbres. Je retrouve l'ignorance. Cette origine, si vieille et sûre, s'obstine quelque part, sourde et bruyante. Le second rêve est lumineux et riche d'un savoir qui repousse ma peur. Le paradis où l'innocence nous rendait aveugle face à notre nudité, personne n'y est resté. Il se fige dans notre oubli. Il reste le seul vestige de notre enfance ensevelie d'histoires.
Toutes ces croyances, chacun les vit selon sa propre nécessité. C'est ce questionnement perpétuel dont témoignent nos grands travaux, nos édifices, nos peintures, nos sculptures, nos écrits, nos compositions, nos rêves. Ce sont tous ces témoignages qui m'animent.
Le sacré dégage l'essence religieuse de toute chose. La nécessité de s'accomplir dans un ouvrage collectif me fascine. L'ouvrage du XXI siècle est une Babylone infernale, qui pousse vers le haut, vers le bas et à l'horizontal. L'or noir régit son mécanisme, le mouvement, la vitesse et l'apesanteur. L'extraction des réserves en son sein épuisable explose les frontières ethniques. Elles s'étendent dans une nouvelle ère, l'espace cosmique cède le pas à l'invisiblement petit, l'inimaginable, le virtuel.
Tout a commencé lorsque Tarkovski démarre son film "Andreï Roublev" par une séquence courte, quasi subliminale que l'on peut même avoir oubliée car elle se greffe au récit telle l'annonce d'un oracle : on assiste, en fait, à la première ascension en montgolfière. Cet événement a une valeur symbolique très forte : l'homme s'affranchit d'un dieu terrorisant. Cela nous est décrit à travers la vie d'un peintre russe, Andreï Roublev, qui représentera un dieu au visage doux et clément. Les hommes cessent d'être représentés comme les éternels pêcheurs craignant un dieu jaloux démuni de toute miséricorde. La séquence où se déroule une fête païenne nous plonge dans la stupeur de cette époque. 
L'amour s'est débarrassée de l'emprunte de la culpabilité. L'œuvre du peintre repose sur le visage de l'amour. Le corps n'est pas que laideur ou douleur, la mort n'est pas l'éternité. Le mystère est ailleurs : le récit nous raconte le prodige auquel assiste cet homme : On demande à un jeune enfant dont le père était fondeur et qui emporta dans sa tombe le secret de l'alliage du bronze, de diriger la fabrication d'une cloche. L'intuition le mena à sa réussite. Le fondeur détenait la science et le savoir faire de l'alliage du bronze. Le fils perpétue le secret du père sans explication. L'inné et l'acquis : l'émerveillement repose sur ce doute. La nature humaine livrée à ses sens et son esprit détient l'alchimie de la matière vivante qui dort, boit, mange et qui existe.
Ces contes imaginaires s'inspirent de faits réels et portent en eux toutes les réponses. Ils confirment et exaltent le sentiment de vivre. La vie est consommée pleinement jusqu'à la lie. L'amertume colle à la légèreté d'un regard échangé. D'un silence partagé, du non dit et du dicible."

mercredi 17 septembre 2014

AMAYA EGUIZABAL : JE SUIS UNE FEMME QUI PEINT (Sandra Detourbet)


crédit photographique Philippe Béranger

Le recours à la poésie m’est aussi précieux dans l’existence que la rencontre de certains mondes. 


Je vous indique, pour celles et ceux qui seraient passés un peu trop furtivement devant une toile d’Amaya Eguizabal, une expérience vertigineuse semblable à la lecture de certains auteurs. 


Je pense tout particulièrement à Julio Cortazar ou Fernando Pesoa. J’en conviens, la première impression n’est pas lisible d’emblée. Mais une fois le temps "ajusté" vous êtes débordé par vous-même, si cela vous va… 


Cette peintre est arrivée ici ... devant vous. Quelqu'un face à  cette réserve,  cachée  tel un  trésor,  ne   put s'empêcher de chuchoter : "L'on peut murmurer fort!"  



 Et si rien ne semble immédiat, ici presque tout sera. C'est   en vous ! 

MICHEL TEMIM : HORS DU CHAMPS DE VISION FLOTTENT LES PASSIONS ET LES RENONCEMENTS INAVOUÉS (Sandra Detourbet)


crédit photographique Philippe Béranger

Les peintures de Michel Temim ne sont pas sans nous rappeler l’esprit de la fable où sous une apparente réalité emprunte d’une grande application, une trame se prolonge bien au delà du visible. 


Un décor solidement planté installe le sujet dans une fascinante fatalité à laquelle rien ne peut échapper. La cruauté, la solitude et l’absurdité sont évoquées sans commentaire.


La démarche de ce peintre se maintient ailleurs, loin de certaines interrogations et remises en cause du 20ième siècle. Pour décrire le caractère particulier de ce peintre, notons un grand attachement à représenter de manière quasi analytique l’atmosphère d’un film muet en couleur où le temps se serait interrompu dans une rêverie. Le monde auquel il fait référence situe ses sujets au coeur de la ville, sous un angle de vue convergeant en un point invisible, celui du spectateur, voyeur ou conteur. 


Hors du champ de vision, flottent les passions et les renoncements inavoués. La voix off au cinéma serait ici ce que le public devient devant une peinture de Michel Temim.



PATRICK PAUFERT: JOSEPH ARMANDO CATALANO DIT ZORRO "N'AYEZ CRAINTE DE VOUS VAUTRER DANS VOTRE ANIMALITÉ" (Sandra Detourbet)

crédit photographique Philippe Béranger

À la question : " À quel âge meurt un héros ? " Je dirai que le peintre Patrick Paufert nous convoque au bureau de nos souvenirs.



"... Et si le noir n’est pas ce que vous pensiez. Et si la peur nous est si douce... même quand on est grand ? "



Allons !
Survolons nos petits effrois ! L’homme au chapeau noir, au masque noir et aux idéaux : Joseph Armando Catalano, dit Zorro est démasqué sous les frasques d’un grand peintre.
"L’enfant peut avoir peur de son sauveur même si le droit au héros est périmé. "


Les idées s’usent sous un corps sensationnel mais n’ayez crainte de vous vautrer littéralement dans votre animalité. Dépourvus de la bienséance, chaque orifice jouit sans appellation. Le jeu indifférent, qu’il pleuve ou non, de votre projection se dilue tel le fleuve, logorrhée érotique des pulsions de vie et de mort.





lundi 8 septembre 2014

L'ART DE LA RUE (Eric Meyer)


Il en va des mes ballades urbaines comme de mes promenades au bord de mer quand l'oeil attentif fouille les trous d'eau dans la roche lorsque la mer se retire. Toutes ces mares, ces flaques, grouillantes de vie aquatique, végétale, animale, vibrantes de couleurs. 


J’y observe l’anémone languissante ou recroquevillée, l’algue ondulante, flottante, l’étrille craintive, le coquillage ouvert, le poisson patient, mais agité qui attend la marée salvatrice ; le sable, les galets, les débris rejetés par la mer. Je me penche sur ce ce petit monde, je l'observe comme une peinture en cours. J'y voir des formes, des silhouettes, des regards, des personnages, de nouveaux paysages…


En ville les choses fonctionnent un peu de la même façon. Ce qui m'intéresse, ce vers quoi porte mon regard, est essentiellement fait d'accidents, de situations, de traces, d'usure. Plus que l'affiche, c'est l'affiche arrachée qui retient mon attention. C'est les bribes d'images qui se dévoilent des couches inférieures pour venir dialoguer avec les éléments en surface. 


Plus que la fresque habilement exécutée (et pour laquelle j’ai beaucoup de respect), c’est la peinture qui s’écaille, coule, c’est le geste rapidement esquissé qui me font vibrer. J’aime le passage du temps et des éléments sur la pierre et le béton, j’aime quand la cité devient sauvage, quand elle se reconstruit, qu’elle est en mouvement, en devenir. J’aime qu’elle ne soit pas figée, j’aime quand ses bâtiments s’emboitent, ses ombres s’allongent, ses lignes s’étirent, j’aime quand elle s’invente, se met en scène. 


C’est un peu de nous sur les murs ; de nos mots d’amour, de nos colères de nos engagements, de nos faiblesses. C’est une histoire à ciel ouvert, à couleurs déployées, dont nous sommes acteurs et témoins. Les murs sont des regards à croiser, la ville est un vaste chantier. Garde les yeux ouvert, il y a matière à voir...


mercredi 3 septembre 2014

GLEN MORIWAKI : ARCHIPELS VICÉRALS…(Yannick Lefeuvre)


Parfois l'histoire déborde l'être. L'artiste doit élaguer pour retrouver une forme d'innocence sensible et créatrice. 
Glen Moriwaki ne fait pas l'impasse nous en apprend par son travail sur les souffrances subies, transmises et parfois enfouies jusqu'à l'oubli. Il nous donne à voir les éléments de la tragédie. Visions morcelées et ce sera à nous de reconstituer le drame selon nos propres chemins. 
C'est « Japanese amerika »......croix, cibles, ombres, tombes, hachures, tragédies, visions, avions, crash...Puis, la « chose » horrible une fois posée, il se ressource non plus auprès des hommes mais pour d'autres visions picturales. Ces glissements vibratoires de couleurs, arcs et frontières à franchir pour d'autres strates plus charnelles. Avec une honnêteté résolue, il trempe son pinceau dans le bonheur d'être là. 
C'est « Aujourd'hui »......une ribambelle d'enfants sous des arches protectrices, une chaise pour s'y poser, une tapisserie d'intérieur à fleurs … il nous donne à voir « un aller vers » des sources picturales originelles, une « soupe » colorée de mille œufs de poissons, de cellules ou de planctons innombrables ... 
Et ce sera demain pour d'autres aventures picturales. Il en est ainsi de certains artistes d'avancer de ruptures radicales en ruptures jusqu'au sang de la vie et du sens.

lundi 1 septembre 2014

XAVIER BLONDEAU : QU’AS-TU CRU VOIR ? (Yannick Lefeuvre)

De loin, on a cru voir quelque chose. De fait du peu d'éléments aperçus, l'esprit s'emporte et dévoile son rêve. Xavier Blondeau cherche ce qui déclenche cet état d'esprit. L'imaginaire qui ouvre aux imaginations s'articulent sur trois composantes selon un processus qui peut se décliner ainsi :
-Que lorsque le trait est net, la lumière est centrée. Le désir est l'inconnu et le mystère reste entier. Paysages urbains dans la nuit, une maison, un parking, fenêtres éclairées dans un immeuble... des récits possibles...

-Que lorsque la lumière éblouit, le trait s'estompe mais dessine encore les contours en une vaporeuse et charnelle composition. Le désir est en présence de l'autre. Nudités chastes et sensuelles d'une femme...des amours envisagés...
-Que lorsque la lumière est colorée, le flou du trait l'embaume. Le désir appartient à chacun. Il se déploie et s'envole. Traces des corps féminins dans une ouate fusionnelle... des corps devinés...
Ce seront les silhouettes floues, les couleurs au bord de l'effacement, une lumière dans la nuit. Ce qu'il en est de ce déclenchement, de ce doigt qui appuie sur la gâchette restera le mystère de l'artiste. Il se dénude là dans ses choix à fleur du sens. Il y a un très peu mais juste l'essentiel pour nous « rêver ». Par exemple, on voit de loin un magnifique oiseau troublant de vérité et qui volette. Las, ce n'était qu'un sac plastique. Le bonheur d'avoir imaginé l'oiseau s'efface, se recroqueville et s'éteint. Mais il y aurait nous dit l'artiste un état où tout peut à nouveau advenir. 
Les éléments qui composent cet élan vers une vérité poétique de soi restent résultantes d'un choix... élaguer l'inutile est indispensable. Par là, il pense nous rencontrer pour palabrer avec lui. Ce hasard qui fit l'oiseau devient le subjectif de l'oiseau en soi... une émotion. Cet oiseau là est plus que tout autre. Les peuples dits «  primitifs » savaient qu'au delà d'un signe s'ouvrent des mondes dans lesquels notre esprit s'élancera. A nous de choisir parmi ses photos celui de notre envol !

mardi 26 août 2014

LAETITIA LESAFFRE : UN CERTAIN TROUBLE (Michel Foucault)

A la découverte des photographies de Lætitia Lesaffre, le regard est tout de suite pris d'hésitation tant ses travaux combinent étroitement la  photographie et la peinture. Normal. Lætitia est à la fois peintre et photographe. 
Quand elle peint, elle recouvre ses toiles à l'aide de matières mêlant laques traditionnelles et produits industriels. Ses mélanges de matières lui permettent de créer de vastes et complexes surfaces réfléchissantes . Sa toile devient miroir. Elle invite le spectateur à de subtils et multiples jeux de regards avec les images qui surgissent à sa surface. Images mouvantes qui apparaissent ou disparaissent au gré des déplacements. Images incertaines et flottantes au gré de l'ombre et de la lumière. 
Les photographies de Lætitia Lesaffre sont en totale continuité avec ses préoccupations picturales. Ses captations photographiques donnent à voir de grands fonds noirs somptueux d'où émergent des corps ou des fragments de corps.  Leurs contours sont incertains, leurs images semblent brouillées. 
Ces corps lumineux souvent dénudés qui surgissent des ténèbres ne sont pas sans évoquer les effets de clair-obscur des grands maîtres du baroque. L'artiste suscite le trouble dans le regard du spectateur. Celui-ci est à la fois attiré par cette nouvelle interprétation du corps, du portrait, de l’essence même du sujet, mais également interpellé par le grain, le flou du tableau qui rend au sujet son intimité. Les corps à peine apparus gardent tous leurs mystères. 
Entre apparition et disparition, entre rêve et réalité, entre certitude et incertitude, entre ombre et lumière, entre peinture et photographie, Lætitia Lesaffre propose des images énigmatiques. Elle invite le spectateur à effectuer un parcours méditatif qui interroge sur la présence de l'autre et sur le fonctionnement de son propre regard. 

dimanche 24 août 2014

NAOKO TSURUDOME : LA PARENTHÈSE MERVEILLEUSE… (Yannick Lefeuvre)

Devant les gravures de Naoko Tsurudome, on s'arrête. Elle nous livre l'évidence d'un soi intime en phase d'être éveillé. Elle est subtile dans son économie. Elle ne retient des animaux, choses ou êtres divers qu'une bribe, un morceau, un seul mouvement lui suffit. Elle n'en révèle qu'une morsure, un bord, une courbe, un élan. Ainsi, elle nous laisse toute liberté pour imaginer. De plus, elle fait lien d'un pays à l'autre avec une grâce magique. Les adages qu'elle re-visite avec humour s'élancent vers une nouvelle vie. Elle tisse donc autant par l'image que par les mots des compositions où l'esprit de chacun devient le poète d'une rencontre. Elle avance dans le souffle, la joie, le plaisir d'être au monde. Inutile d'en écrire plus, écoutons là se raconter, tout y est …
«Normalement, je fais une gravure et puis cherche un titre qui s’accorde bien avec elle. Il y a des exceptions, bien sûr, des cas contraires : des mots d’abord, et puis des images. Cela arrive rarement. Je vous présente une gravure qui est née à partir d’un récit. Un jour, ma sœur m’a envoyé un mail. Il y était écrit  : ...l’autre jour, le Docteur de l’ayurveda m’a dit avec une voix sérieuse « Si vous avez des questions, notez les immédiatement sur le papier. «There is no hope in your memory power ».... Cette phrase m’a incité à créer des images. J’ai évoqué premièrement un coq, qui est censé, au Japon, oublier facilement. On dit « le coq marche à trois pas et oublie». 
Cette expression en a entraîné une autre  : avoir une mémoire d’éléphant. Le coq et l’éléphant, sont-ils contraires  ? Oui, c’est possible, bien qu’ils ne soient pas issus de la même culture, le coq japonais et l’éléphant français. D’autres choses me sont venues à l’esprit  : pousses de radis, champignons, traces d’animaux et d’oiseaux… 
Les pousses et les champignons ont la mémoire courte. Les traces ressemblent aux mémoires, ou le contraire. Les mémoires sont des empreintes dans l’esprit comme des traces qui sont laissées sur les chemins. Tous les acteurs ont été réunis. Je les ai fait jouer. Le nez de l’éléphant et la queue du coq se sont allongés, et les traces se sont embrouillées. Quant aux pousses de radis et aux champignons, eux, ils se sont ordonnés. J’ai enfin composé une gravure et voilà «une mémoire de coq»(Estampe,gravure à l’eau forte, 1/1039,5 x 39,5 cm).
Elle sait passer à travers les miroirs des civilisations et créer avec tranquillité un nouvel univers qui n'appartient qu'à elle. Pourtant chacun s'y reconnaît et se surprend à ouvrir les fenêtres de ses propres rêveries avec au cœur une joyeuse et soudaine complicité.