lundi 20 mai 2013

AGNES DESPLACES : LES ENIGMES DU TOURNEDOS...( Yannick Lefeuvre)


Des nuques de dos, résolument avec des oreilles, telles des parenthèses esquissées...
Arrêt sur image et pont d'interrogation. Dans cet envers qu'elle donne à voir sur grand format, le temps s'arrête, notre pensée est décontenancée, tourne boulée.
Nous sommes tout à coup, l'araignée, le sujet de la toile, au centre, en apnée, sur un seuil, dans une possibilité mystérieuse et vivifiante. Emotion !
De prime abord, une immense présence cernée, l'évidence d'une nuque, toute en subtilité d'éclairage de substances, de crânes nus aux nuances de craies, de variations blanchâtres, grisées et mouvantes permet une intrusion en toute liberté dans les pensées de la figure retournée. Retour aux origines du perceptible par les nécessaires projections, par l'élaboration qui tente la reconstitution impossible d'un visage !   
Ce point de vue, rare et courageux nous permet d'ouvrir des potentialités inconnues de notre univers intérieur. Par le truchement d'un jeu figuratif, elle nous fait franchir les seuils de notre abstraction intérieure. Par ailleurs, aucune concession dans un vouloir dire mais une absence de signes, juste la substance et les traces d'un travail patient sur la matière colorée où l'ocre, le blanc, l'épaisseur d'une chair ou d'une ossature s'éploient.
Ce compte rendu strict de cet envers nous remet bizarrement à l'endroit.
Peut être que dans la vie maintenant les nuques se mettront à nous parler comme jamais et chaque visage sera une surprise. L'art se doit être à mon sens un étonnement de toutes les secondes et nous y sommes. De fait nous aurons cheminé ensemble, échangé sur la face obscure de ce qui se silhouette en nous, de ce qui s'opère dans la plongée vers l'esprit.
D'ailleurs, un chef d'orchestre sans hésiter acquiert une toile. Il a tout de suite compris qu'elle lui était destinée ! Une gamine soulève la toile pour voir de l'autre coté !
En voilà deux qui savent !!!
Oui, elle a eu raison d'oser. Alors, ne lui tournez pas le dos, tentez d'y être !
Sinon, il est possible qu'en vous regardant vous éloigner le dos tourné, elle risque d'en faire pour notre plus grand plaisir une nouvelle toile !

samedi 18 mai 2013

ROGER BLAQUIÈRE : LES CÉRAMIQUES (Michèle Lévy)


D’un contact direct, un peu primitif, entre la main et la matière, sont nées des petites séries d’objets patiemment modelés ou découpés, parfois estampées à l’aide de différents outils ou morceaux de bois, formes uniques comme échappées d’un tableau de l’artiste.
Archéologue de son propre univers poétique, Roger Blaquière dévoile un monde silencieux, végétal ou minéral, auquel le modelage puis les hasards de la cuisson confèrent une intense présence physique. Éléments fossilisés, fragments de décors, ruines, chaos…autant de vestiges rêvés organisés en petits théâtres traversés de déesses hiératiques, intermédiaires privilégiées d’un dialogue onirique entre mythe 
et imaginaire.



lundi 1 avril 2013

A PIACE (SARTHE) : LE CORBUSIER, L’ART CONTEMPORAIN ET LA RURALITE (Stéphane Arrondeau)


Seuls les spécialistes de Le Corbusier connaissent l’existence du projet du célèbre architecte pour Piacé, petite commune du nord Sarthe (361 habitants). Le grand public ignore tout de l’improbable rencontre entre Le Corbusier, au fait de sa gloire, et un obscur sarthois, Pierre Bézard. Ce simple boulanger qui fut aussi apiculteur, fossoyeur, postier et céramiste parvint à convaincre le maître de concevoir une déclinaison pour la campagne de sa célèbre Villa Radieuse : ce sera la Ferme radieuse et son village coopératif !
Depuis la fin de l’année 2008, à l’initiative de Nicolas Hérisson, un ancien des Arts Décoratifs de Paris, originaire de la commune,  une association tente de redonner vie à cette folle idée. Première étape : refaire les maquettes de l’ensemble du projet, réalisées à l’époque par l’atelier Le Corbusier. 

Mais la finalité réelle de l’entreprise est bien de mettre en place un « projet culturel et touristique » qui va se décliner ainsi : La Quinzaine Radieuse festival d’architecture, d’art contemporain et de design  (cette année Nobert Bézard céramiste), des Capsules Radieuses expositions temporaires, concerts, lectures, mais aussi et surtout un parcours d’art contemporain en milieu rural. Au total une quinzaine d’œuvres pérennes installées autour et dans le village, et ayant vocation à renouveler le regard que nous portons habituellement sur nos campagnes. Un exemple ? Le parpaing géant de Lilian Bourgeat, dans un champ, au bord de la nationale, à l’entrée du village. Choc de cultures, d’échelle et de rationalité…
 L’actualité artistique à Piacé, c’est la Capsule Radieuse consacrée à Stéphane Vigny. Cet artiste, sarthois d’origine, propose une quinzaine d’œuvres : « Les objets modifiés », dont « Carnac cellulaire » un dolmen en béton ou un chalet canadien en PVC ! Justification de l’artiste : « J’essaie toujours de travailler sur des objets du quotidien, en les détournant, en changeant les matériaux, les échelles. ».
Dans quelques temps, Stéphane Vigny va enrichir le corpus des œuvres d’art visible en permanence sur la commune de Piacé. Son projet : habiller de lumière un poteau EDF en plaçant dans chaque niche un vitrail en dalle de verre. La taille directe dans des tons purs, renforcée par l’épaisseur des verres (25 millimètres) donne toute sa puissance au projet et fait écho aux vitraux de la charmante petite église de la commune.
Cette œuvre devrait participer à la réalisation de l’ambition finale de Nicolas Hérisson : « Je voudrais étonner les gens d’ici, faire circuler les choses. ». Bref parler différemment d’art contemporain et de ruralité !

Piacé le Radieux
Bézard-Le Corbusier


jeudi 7 mars 2013

ERICK LEPRINCE : LAISSER UNE TRACE (Lucien Ruimy)

N’oublies pas demain c’est l’ouverture de la pêche, m’a dit Erick Leprince avant de nous séparer suite à ma visite à son atelier. Erick est un amoureux de la nature, et un pêcheur invétéré. Il pêche et peint les poissons avant de les manger. L’œil, puis la bouche, le plaisir des sens.

Son regard sur la nature est celui d’un spectateur émerveillé. L’artiste cherche à s’en approcher et à nous faire ressentir cet émerveillement.
Les poissons donc, mais aussi les oiseaux ; les paysages les plus divers, mais surtout ceux des bords de l’eau. Enfin les plantes, les fruits ; les tournesols et les citrons l’emportent.
Mais si son travail est essentiellement figuratif, il y a dans sa façon de peindre des fonds abstraits et la représentation figurative est souvent nerveuse, très gestuelle proche elle aussi de l’abstraction et le contraste avec des dessins extrêmement soignés est saisissant.
Erick Leprince rempli des carnets de dessins à la plume qu’il utilise ensuite pour créer des tableaux. Il y a là une base très riche, épurée et forte.

Avec un nom comme Leprince, on n’est pas loin du trône, avec humour Erick peint aussi des rois sans royaume, sans peuple à pressurer, ce sont bien sûr des rois pêcheurs.
 L’autre passion d’Erick, c’est l’art africain, là il  est intarissable, avec un grand plaisir il montre quelques éléments de sa collection, explique la fonction de tel ou tel masque ainsi que les traces du travail des sculpteurs. Cela l’a conduit à partir d’anciennes photos d’Afrique reproduite sur toile à y lancer de grands coups de pinceaux de couleurs vives.
Il est à la recherche d’une cohérence picturale face à l’incohérence du chaos du monde qui détruit cette nature qu’il aime tant. Ses vanités sont bien sûr là pour nous rappeler  à plus de modestie face au monde qui nous entoure, «une esquisse de réflexion sur notre vie, notre travail », nous dit-il.
Laisser une trace de notre monde, de notre passage sur Terre.